GÉNOMIQUE
Piste génétique : premiers suspects
Une petite région du chromosome 11 contient des gènes dont le dysfonctionnement est
impliqué dans l’autisme. Telle est la principale conclusion des premiers travaux de l’Autism
Genome Project (AGP), plus grand consortium international jamais formé pour étudier la
génétique de la maladie. Prochaine étape : l’identification de ces gènes et la description de
leur rôle dans le développement cérébral.
La très grande majorité des spécialistes en est à présent persuadée :
l’origine de l’autisme est à rechercher dans le dysfonctionnement
précoce de plusieurs gènes. Cette conviction se fonde d’abord sur
des chiffres. Lorsqu’un enfant d’une fratrie est atteint de la maladie,
ses frères et soeurs voient leur risque d’en souffrir accru de 25 à 67
fois, selon les études. L’argument ne suffit cependant pas à établir
une origine génétique. Frères et soeurs ont en commun une partie de
leur patrimoine génétique... mais aussi leurs parents. Dans son article
fondateur de 1943, le psychiatre américain Léo Kanner, bien que
convaincu que le trouble qu’il décrivait pour la première fois était
largement inné, relevait ainsi que les parents de ses 11 jeunes
malades étaient rigides, froids et peu aimants. Cette conception de
l’autisme comme provenant principalement d’un trouble de la relation
affective avec les parents, prédominante en Europe jusqu’à il y a une
vingtaine d’années, est cependant difficilement conciliable avec les
résultats des études sur les jumeaux : un vrai jumeau d’un enfant
autiste est lui aussi atteint dans 60 à 92 % des cas, contre moins de
10% pour un faux jumeau, aussi différent génétiquement que ne l’est
un frère ou une soeur non gémellaire.
Pêche aux gènes
Ces études statistiques, menées dans les années ‘70 et ‘80, ont
beaucoup pesé dans le basculement des conceptions de l’étiologie de
la maladie. D’un modèle fondé sur le trouble de la relation à la mère,
on est passé à une vision insistant sur le rôle de facteurs génétiques
de prédisposition. Mais jusqu’à la fin de la décennie ‘90, les outils des
généticiens ne permettaient pas de partir à la recherche de ces
mystérieux gènes dont on suspectait l’existence, mais dont on ignorait
tant le nombre que la fonction ou la localisation sur les chromosomes.
Avec l’achèvement du séquençage du génome humain, leur quête a
pris un nouvel élan, grâce au développement des analyses de liaison.
De quoi s’agit-il ? De rechercher une aiguille dans une botte de foin,
soit localiser des régions sur les chromosomes qui présentent
systématiquement des variations chez les autistes, et seulement chez
eux. Ces régions sont repérées par des marqueurs génétiques,
véritables balises moléculaires dispersées tout le long du génome.
Lorsque la présence de certains marqueurs est statistiquement
« liée » (d’où le terme d’analyse de liaison) à la maladie, les
généticiens en déduisent que cette région contient des gènes impliqués dans son étiologie, qu’ils
peuvent alors étudier plus en détail. Comme elles reposent sur des calculs statistiques, les
analyses de liaison ont d’autant plus de chances d’être fructueuses qu’elles portent sur des grands
nombres : au minimum plusieurs dizaines de familles dont au moins deux membres sont atteints de
la maladie. Toute la force de l’Autism Genome Project est d’être parvenu à réunir, en une seule
base de données, les familles suivies par les généticiens de 50 laboratoires de 9 pays : au total
près de 8 000 personnes de 1 496 familles - dont un tiers n’avait jamais été étudié jusque là -
parmi lesquelles 1181 ont pu être retenues pour l’analyse génétique. « Une part très importante de
notre travail dans la phase 1 de l’AGP a été de standardiser les données apportées par les
partenaires du projet, tant du point de vue du diagnostic de la maladie que de la collecte des
échantillons d’ADN et de leur analyse », raconte Anthony Monaco, du Wellcome Trust Centre for
Human Genetics d’Oxford (UK), qui a coordonné ce travail.
Premières pistes
Les premiers résultats ont été publiés en mars dernier dans la revue Nature Genetics. Grâce à des
micro-puces à ADN, qui permettent d’automatiser la recherche de 10 000 marqueurs génétiques
pour les analyses de liaison, les chercheurs ont pu mettre en évidence que les variations d’une
seule région du chromosome 11, dont personne n’avait jusque là suspecté le rôle, étaient
systématiquement associées à la maladie. Les régions identifiées par des études précédentes sur
les chromosomes 2, 7, 15 ou 17 étaient-elles des artefacts, dus à un hasard statistique ? Sans
doute pas. Comme le rappelle Catalina Betancur, chercheuse à l’Institut national de la science et
de la recherche médicale à Créteil (FR), qui a participé à l’étude, « l’autisme n’est pas une maladie
avec une cause unique, mais un trouble comportemental avec de nombreuses causes génétiques
dont les gènes impliqués varient d’une famille à l’autre. » Autrement dit, la région localisée par
l’AGP sur le chromosome 11 est la plus susceptible d’être impliquée dans toutes les formes
d’autisme... mais d’autres régions pourraient jouer un rôle dans certaines formes, ou certains cas
particuliers, des syndromes autistiques. En accord avec cette interprétation, les travaux de l’AGP
ont ainsi pu identifier des régions chromosomiques liées à la maladie chez les familles où seules
des filles sont atteintes.
Des gènes impliqués dans le développement du cerveau
Toute la difficulté est donc de parvenir à identifier ces multiples gènes, une vingtaine tout au plus,
dont la mutation accroît à chaque fois de quelques pour cent le risque de développer la maladie.
Complication supplémentaire, ces gènes pourraient bien être sous des formes anormales chez les
malades, aboutissant à la perte des marqueurs qui permettent de les repérer dans les analyses de
liaison. C’est du moins ce que suggère la découverte par l’AGP de la fréquence, chez les autistes,
des anomalies locales de l’architecture des chromosomes, qui aboutissent à des délétions - ou au
contraire à des répétitions - de courts fragments d’ADN. « Ces anomalies ne sont pas en soi
pathologiques, explique Anthony Monaco, car on les trouve aussi chez des personnes saines.
Notre approche a donc été de les rechercher systématiquement sur les 23 chromosomes, et d’en
comparer la fréquence dans les familles qui comptent plus d’un autiste à celles de la population
moyenne. » Ces anomalies chromosomiques locales se sont ainsi révélées particulièrement
fréquentes dans plusieurs gènes qui jouent un rôle dans le développement cérébral. Faire le lien
entre les anomalies globales, à l’échelle des chromosomes et du génome, et les
dysfonctionnements physiologiques qui perturbent la maturation du cerveau des jeunes autistes : tel
est l’enjeu de la phase 2 de l’AGP, qui a débuté voici un an. La région du chromosome 11 identifiée
comme importante dans le déterminisme de la maladie compte en particulier de nombreux gènes
impliqués dans le métabolisme du glutamate. Cette molécule joue un rôle essentiel de
neuromédiateur permettant la communication entre neurones adultes, mais participe aussi à la
formation des synapses au cours du développement. Grâce à l’AGP, il est à présent clair que le
dysfonctionnement de certains gènes impliqués dans la maturation cérébrale joue un rôle dans
l’apparition des syndromes autistiques. La première phase du projet a permis de localiser leurs
caches. Reste maintenant à y interroger les suspects.
UN EFFORT INTERNATIONAL SANS PRÉCÉDENT
L’Autism Genome Project est né en 2004 du rapprochement entre quatre consortiums
internationaux qui menaient, séparément, des études sur la génétique de la maladie. Il est financé à
hauteur de 14,5 millions d’euros pour les trois années à venir par des fonds publics et privés,
notamment ceux de la fondation caritative Autism Speaks qui est à l’origine de ce rapprochement.
L’AGP est piloté par deux chercheurs de l’Université d’Oxford, Anthony Bailey et Anthony Monaco,
qui avaient déjà coordonné le projet européen Autism MOLGEN financé entre 2005 et 2008 par le
6ème programme-cadre. Ses 17 laboratoires européens avaient constitué une banque d’ADN à
partir des prélèvements effectués sur 425 familles, banque qui a ensuite été fusionnée avec celle
des autres partenaires de l’AGP.
Source : Recherche - research*eu - n° 57 juillet 2008
La recherche
Autisme : la piste génétique
Le numéro de Janvier 2009 fait le point scientifique de plusieurs études qui ont identifié des mutations génétiques associées à l’autisme. Les gènes impliqués jouent un rôle dans le fonctionnement des synapses. En accordant sa part à l’inné, cette découverte lève le voile sur ce syndrome complexe.
La Recherche - Janvier 2009
études qui ont identifié des mutations génétiques associées à l’autisme